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Why are we all wearing loafers :

an innocent revival or conservatism at our feet?
By Nathanaëlle Sajous, for The Silumé Revue May-June 2026

English version
As we are witnessing it everywhere, the rise of conservatism is unfortunately not sparing the fashion industry. From the Row and its quiet luxury aesthetic ranking among Lyst’s top 4 hottest brands of the year to Oscar de La Renta dressing Usha Vance and Melania Trump, fashion seems to be drifting toward a subtle yet unmistakably elitist display of restrained, “good taste”. As a consequence, we (people who cannot afford to spend 500$ on a plain white tee-shirt) tend to mimic this dominant aesthetic which had been thrown on us for at least the past 2 years now. « Chic » is on everyone lips, logomania is out and we are all wearing loafers. I was walking around Le Marais the other day when it struck me. Despite the apparent diversity of styles and individual expressions, loafers seemed to be everywhere — the object crystallising a very specific vibe. A slightly snobbish one, quietly screaming: “I’m effortlessly cool, but I still look wealthy and put together.” And the 3rd arrondissement is far from being the only playground where loafers take up space. The virtual world is equally obsessed with them. The so-called “performative male” trend is perhaps the clearest example. He is attractive, owns a keyholder, reads feminist literature, and, most importantly, wears loafers. The history of the shoe allows us to better understand why the seemingly simple act of wearing loafers can function as a strong political statement. Norwegian shoemaker Nils Gregoriusson Tveranger combined inspiration from a Native American tribe with the practical footwear of Norwegian fishermen to create the Aurland moccasin. The shoe quickly gained widespread success across Europe. When Americans sought their own version, however, they turned to domestic production. Through Esquire magazine and the Rogers, Peet & Co. store, G.H. Bass was commissioned to create what would become the Weejun. What is particularly interesting here is that the symbolic meaning of the shoe was not initially shaped by those who wore it, but by the institutions that marketed it. These companies actively constructed a narrative around the loafer. One of the first advertisements in the country claimed: “Originally made and worn by Norwegian peasants, and now worn as sports shoes by some of the best dressed men in America.” This representation was further reinforced by Esquire, which stated: “Its importance was immediately attested by the importance of the feet it covered: those of prominent society people, wealthy men, sportsmen with reputations for good dress.” It is therefore no surprise that Ivy League students soon rushed to get their own. We are all wearing loafers because their branding revolves around ideas of control, polish, and respectability. When Gucci introduced its own version of the Weejun in 1953, it further cemented the shoe’s luxurious and aspirational status. In a world where affording basic needs becomes increasingly difficult, loafers participate in an illusion of stability we deeply yearn for. If we look neat and polished, then maybe our lives will too. This shoe offers a fleeting sense of power, and the possibility of distinguishing ourselves from what is perceived as “the common.” The problem is that wearing loafers does not alter the material reality we are living in. The middle class is disappearing: the rich are getting richer, and the poor are getting poorer. No amount of polished leather can counteract that. I do not aim to deter you from wearing loafers as I include myself in the “we” of this article. Rather, I wish to encourage awareness of the political and sociological dimensions of dressing. Everything we wear reflects the world we live in, and the tensions that shape it. We might as well engage with fashion consciously, and even joyfully. This can happen through reinterpretation: maybe you opt for New Balance’s sneaker-loafer hybrid, or Marni’s pierced versions. Either way, have fun with it — and place love, rather than status, at the center of your relationship with fashion.
Version française
Comme on le constate partout, la montée du conservatisme n’épargne malheureusement pas l’industrie de la mode. Entre The Row et son esthétique quiet luxury qui figure au palmarès des quatre marques les plus recherchées de l’année selon Lyst, et Oscar de la Renta qui habille Usha Vance et Melania Trump, la mode semble glisser vers un étalage discret, mais d’un élitisme à peine voilé, du « bon goût » retenu. Du coup, nous autres (celles et ceux qui n’ont pas les moyens de claquer 500 dollars dans un tee-shirt blanc tout simple) avons tendance à singer cette esthétique dominante qu’on nous sert depuis maintenant deux ans au moins. Le « chic » est sur toutes les lèvres, la logomanie est out, et nous portons toutes et tous des mocassins. L’autre jour, en me promenant dans le Marais, j’ai eu un déclic. Sous la diversité apparente des styles et des expressions individuelles, les mocassins semblaient être partout — l’objet qui cristallise une vibe bien particulière. Une vibe un brin snob, qui clame sans avoir l’air d’y toucher : « Je suis cool sans effort, mais j’ai quand même l’air friqué et soignée. » Et le IIIe arrondissement est loin d’être le seul terrain de jeu où les mocassins ont voix au chapitre. Le monde virtuel en est tout aussi obsédé. Le phénomène du performative male en est sans doute l’illustration la plus éclatante. Il est beau gosse, il a un porte-clés, il lit des essais féministes, et — surtout — il porte des mocassins. L’histoire de la chaussure permet de mieux comprendre comment un geste aussi anodin en apparence que celui d’enfiler des mocassins peut s’imposer comme un véritable manifeste politique. Le bottier norvégien Nils Gregoriusson Tveranger eut l’idée d’allier l’inspiration tirée d’une tribu amérindienne aux chaussures de travail des pêcheurs norvégiens, et en fit le mocassin Aurland. Le modèle remporta très vite un succès considérable à travers toute l’Europe. Lorsque les Américains à leur tour voulurent leur propre version, c’est cependant vers la production nationale qu’ils se tournèrent. Par l’intermédiaire du magazine Esquire et du magasin Rogers, Peet & Co., G.H. Bass se vit confier la tâche de créer ce qui allait devenir le Weejun. Ce qui retient particulièrement l’attention, ici, c’est que la charge symbolique de la chaussure n’a pas été d’emblée façonnée par celles et ceux qui la portaient, mais par les institutions qui en assuraient la commercialisation. Ces entreprises ont activement bâti tout un récit autour du mocassin. L’une des premières publicités américaines proclamait : « À l’origine, chaussure des paysans norvégiens, désormais portée comme chaussure de sport par quelques-uns des hommes les mieux mis d’Amérique. » Cette représentation se trouva confortée par Esquire, qui affirmait : « Son importance fut aussitôt attestée par l’importance des pieds qu’elle chaussait : ceux d’hommes en vue du high society, d’hommes fortunés, de sportifs réputés pour leur élégance. » Rien d’étonnant, dès lors, à ce que les étudiants des universités de l’Ivy League se soient en peu de temps précipités pour s’en procurer. Si nous portons toutes et tous des mocassins, c’est parce que toute leur image de marque s’articule autour des idées de maîtrise, de tenue et de respectabilité. Lorsque Gucci lança en 1953 sa propre version du Weejun, le statut luxueux et aspirationnel de la chaussure s’en trouva définitivement gravé dans le marbre. Dans un monde où subvenir aux besoins les plus élémentaires devient une difficulté toujours plus grande, le mocassin participe d’une illusion de stabilité après laquelle nous courons profondément. Si nous, du moins, avons l’air soigné et tiré à quatre épingles, peut-être nos vies le seront-elles aussi. Cette chaussure procure un fugace sentiment de puissance, et la possibilité de se démarquer de ce que l’on tient pour le « tout-venant ». Le hic, c’est que porter des mocassins ne change rien à la réalité matérielle dans laquelle nous vivons. La classe moyenne disparaît à vue d’œil : les riches s’enrichissent, les pauvres s’appauvrissent. Et aucun cuir lustré ne saurait y faire pièce. Mon propos n’est pas de vous dissuader de porter des mocassins — je m’inclus moi-même dans le « nous » de cet article. Je voudrais plutôt encourager une prise de conscience des enjeux politiques et sociologiques du vêtement. Tout ce que nous portons est le reflet du monde dans lequel nous vivons, et des tensions qui le traversent. Autant, par conséquent, entretenir avec la mode un rapport éclairé, et même joyeux. Cela peut passer par la réinterprétation : optez peut-être pour le mocassin-sneaker hybride de New Balance, ou pour la version cloutée de Marni. Dans tous les cas, amusez-vous-en — et placez l’amour, plutôt que le statut, au cœur de votre rapport à la mode.